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Comment favoriser la résilience de la vaccination à l’ère de l’information numérique

Noni MacDonald - Professeure de pédiatrie (maladies infectieuses)


La décision d’accepter un vaccin est influencée par de nombreux facteurs qui peuvent varier dans le temps et selon le lieu, le vaccin et le contexte (1). Au Canada comme dans d’autres pays, l’avalanche d’informations en ligne sur la vaccination a une énorme incidence sur l’adoption des vaccins. Au début de l’ère numérique, les données de santé publique en ligne se résumaient à des documents statiques « pour consultation seulement ». Avec le Web 2.0, les informations en ligne ont évolué en communications multidirectionnelles générées par les utilisateurs et caractérisées par la participation, la collaboration et l’ouverture. Le Web 2.0 et les médias sociaux sont devenus la principale plateforme moderne de l’apprentissage autonome – une démarche ascendante en non descendante, qui part des utilisateurs et non des approches descendantes employées par les experts.

La plupart des Canadiens et des Canadiennes cherchent des renseignements médicaux en ligne, y compris sur la vaccination. Ce comportement de recherche d’informations se manifeste aussi chez de nombreux aînés, bien qu’ils aient atteint l’âge adulte bien avant le Web 2.0. Par contre, les informations sur la vaccination que l’on trouve sur le Web 2.0 et dans les médias sociaux sont loin d’être toutes fondées sur des données scientifiques ou probantes; la plupart sont des opinions, des conjectures ou des mises en scène qui colportent souvent de fausses anecdotes sur les effets postvaccinaux indésirables, toutes présentées comme étant « une autre version des faits ». La désinformation sur les vaccins peut se répandre largement dans les médias sociaux (2) et ensevelir les commentaires fondés sur les données scientifiques. Les échanges peuvent se propager à grande échelle, et les commentaires devenir vifs et de plus en plus polarisés avec le temps (3).

Il est aujourd’hui courant d’être exposé à la désinformation et aux faux reportages sur la vaccination. Selon une étude menée en 2018 auprès de parents au Royaume-Uni, plus de 40 % des répondants avaient été exposés à des messages négatifs sur les vaccins dans les médias sociaux (4). Il ne s’agit pas d’une question banale, car nous risquons d’avoir un biais de confirmation quand nous cherchons de l’information (5). Nous cherchons, sélectionnons et retenons les informations qui confirment nos convictions existantes, et nous ne les évaluons pas avec objectivité. De plus, avec les plateformes de réseautage social, les gens peuvent aujourd’hui être exposés aux messages antivaccins même sans les chercher. Les informations négatives sur les vaccins peuvent stimuler ou renforcer l’hésitation vaccinale. Cinq à dix minutes passées sur un site antivaccins peuvent suffire à infléchir la décision d’accepter un vaccin (6).

Beaucoup de gens très actifs en ligne ont des opinions très nettes, peu susceptibles d’être modifiées par les faits et les données probantes. Certains se considèrent comme des spécialistes, même si leur « expertise » est souvent uniquement fondée sur de faux renseignements récoltés en ligne auprès de personnes dont la vision du monde est semblable à la leur. Beaucoup ne sont que trop enclins à partager leurs « connaissances » dans des vidéos YouTubeTM, sur TwitterTM, dans des groupes FacebookTM et sur des sites qui apparaissent immédiatement dans les recherches GoogleTM. La désinformation peut vraiment exercer une influence négative sur les décisions vaccinales (7), et même sur la déclaration de effets indésirables (8).

L’ère de l’information numérique a aussi changé la relation entre les patients et les professionnels de la santé. La prise de décision en commun devient la norme, et le paternalisme descendant est en train de disparaître. Les décisions communes sont une bonne chose quand elles s’appuient sur des données scientifiques rationnelles, mais non quand elles sont influencées par la désinformation. Le foisonnement de faux renseignements sur les vaccins que l’on trouve en ligne mine aussi la confiance des gens envers les professionnels de la santé et les programmes de vaccination publics. Malheureusement, le harcèlement et le « trollage » en ligne des véritables spécialistes des vaccins par des gens aux opinions diamétralement opposées sont aussi des problèmes de plus en plus reconnus.

Favoriser la résilience de la vaccination dans un tel contexte signifie faire en sorte que les programmes de vaccination soient adaptés à l’environnement de communication actuel et qu’ils puissent soutenir durablement l’acceptation des vaccins et la confiance à leur égard.

Que peut faire la santé publique pour favoriser la résilience de la vaccination?

Il n’y a pas de solutions simples, mais certaines stratégies fondées sur des données factuelles peuvent aider. Il ne faut pas oublier que ces stratégies font appel à l’art complexe de la persuasion individuelle, mais qu’elles s’exercent à l’échelle de la population. Cela demande une panoplie d’outils différents et polyvalents. Les professionnels de la santé publique devraient toujours garder à l’esprit que les données informent, mais que ce sont les anecdotes qui font vendre – une leçon très bien exécutée par ceux qui répandent de faux renseignements sur les vaccins. Le qui, le quoi, le où, le quand, le pourquoi et le comment sont aussi toujours d’actualité.

  1. Écoutez les patients et les parents. Renseignez-vous sur les sujets d’inquiétude dans différentes communautés. Écoutez les comptes rendus directs des personnels de santé de première ligne, mais aussi, les analyses des médias sociaux (9).
  2. Les mots ont leur importance. Faites preuve de respect, jamais de mépris ni de dénigrement, que ce soit en public ou avec un patient. Même si des mots comme « vaccino-sceptique » peuvent passer dans un discours académique, ils ne sont d’aucune aide dans les discussions avec le public et les patients.
  3. Élaborez des campagnes pluridimensionnelles adaptées au groupe cible pour améliorer l’adoption des vaccins. Certaines stratégies peuvent impliquer les médias en ligne. Le fait d’écouter les communautés et les responsables locaux quand vous travaillez avec eux, au moyen de campagnes pluridimensionnelles qui appuient explicitement les valeurs locales et qui en respectent le contexte, peut inspirer confiance en la vaccination (10) (11). Ces programmes adaptés peuvent faire évoluer le discours dans la population locale.
  4. Songez à avoir une présence en ligne – mais faites attention dans les médias sociaux. De nombreux forums en ligne sont très polarisés et antivaccins; y participer serait peut-être inutile (3).
    • Les déversements de connaissances (c.-à-d. la publication d’une grande quantité d’informations) sont souvent trop techniques et difficiles à comprendre; mettre quelque chose en ligne pour tenter d’engloutir la désinformation sur un site de réseautage social ne fait souvent que mettre de l’huile sur le feu.
    • Il est en général inutile d’amorcer un débat sur les mérites de la vaccination, car les discussions de ce genre ne sont que du rabâchage. La preuve est faite que les vaccins sont sûrs et efficaces et que des maladies aux conséquences graves, ou même mortelles, peuvent survenir quand une personne n’est pas vaccinée, mais cela ne convaincra pas les gens qui ont des opinions bien arrêtées sur le sujet.
    • Sachez reconnaître les tactiques souvent employées par les opposants à la vaccination : la théorie du complot, les faux experts, la sélectivité, le fait d’exiger que les vaccins soient sûrs et efficaces à 100 %, les assertions trompeuses et la logique fausse (12). Signalez-les, mais seulement si elles sont utilisées dans un forum grand public (p. ex. un groupe FacebookTM), et seulement si la plateforme n’est pas polarisée au point où vos commentaires seront ensevelis. Il peut être salutaire d’alerter les gens à ces tactiques et de corriger la désinformation s’ils n’ont pas déjà une opinion négative bien arrêtée sur les vaccins (12). Il est prouvé que cette technique favorise la résilience contre la désinformation scientifique en tout genre, y compris en matière de vaccination et de changements climatiques (13,14).
    • Ne tombez pas dans le piège de la persuasion – c.-à-d. du cycle interminable des « oui, mais » – en essayant de corriger des exemples répétés de sélectivité ou d’assertions trompeuses, car cela ne fait que générer d’autres « oui, mais ». Tenez-vous-en à votre message, indiquez où trouver d’autres informations et quittez la conversation.
    • Vous pouvez toutefois corriger la désinformation – contrairement à ce qui a été donné à entendre, réfuter les faux renseignements est efficace et ne se retournera pas nécessairement contre vous (14).
  5. Malgré les mises en garde ci-dessus, la santé publique se doit d’avoir une présence sur Internet. Soyez proactif : promouvez des messages positifs sur la vaccination, car c’est probablement plus efficace que d’essayer de contrer chaque faux renseignement trouvé en ligne.
    • Si vous avez un site Web de santé publique sur la vaccination, rendez-le attrayant et facile à consulter et assurez-vous qu’il y a un endroit où poser des questions. Les sites statiques sont dépassés. Une fonction de questions ne veut pas dire que les questions posées doivent être publiques, mais l’absence de toute possibilité de demander des renseignements est frustrante pour les utilisateurs. L’organisme de santé publique doit déterminer s’il a les ressources nécessaires pour répondre aux questions, à quel niveau de détail, et si les questions et leurs réponses seront publiées. Attention de ne pas engager un débat avec les personnes qui posent des questions.
    • Exploitez certaines des possibilités des médias sociaux. Les messages et les informations adaptés et ciblés peuvent contribuer à changer les mentalités et améliorer l’adoption des vaccins dans certains cas (15-16). Gardez toutefois à l’esprit les commentaires ci-dessus.
    • Si vous décidez de participer à une conversation sur un site de médias sociaux, faites-le de façon réfléchie. Faites passer le message en quelques mots – en n’oubliant pas que les anecdotes parlent plus que les faits – et aiguillez les lecteurs vers des sites fiables où ils trouveront des informations de haute qualité.
  6. Travaillez avec les fournisseurs des plateformes de réseautage social, non pas pour étouffer la liberté de parole, mais pour que les faux renseignements n’apparaissent pas en premier dans les interrogations (17) (https://www.cnn.com/2019/04/10/tech/facebook-integrity-updates/index.html).
  7. Sensibilisez les enfants et les jeunes.
    • Travaillez avec le ministère de l’Éducation à élaborer un curriculum pouvant améliorer la compréhension des avantages et de l’innocuité de la vaccination, et des risques de maladies, chez les élèves. N’oubliez pas que nos jeunes ont toujours vécu à l’ère de l’information numérique, et donc que les jeux en ligne et les anecdotes en bandes dessinées les intéressent. De nombreux groupes, au Canada et ailleurs, mettent au point du matériel pédagogique en ligne sur la vaccination (18), mais il importe que ce matériel soit en phase avec le contexte des élèves.
    • Pour favoriser la résilience de la vaccination, un curriculum axé sur les vaccins ne suffit pas. Les élèves ont besoin d’un esprit critique bien développé et d’une culture scientifique et numérique beaucoup plus solide qu’à l’heure actuelle pour pouvoir détecter la désinformation sur les vaccins et les techniques de mystification si répandues sur Internet. Ces compétences sont tout aussi nécessaires pour évaluer les informations dans d’autres contextes, mais la vaccination est un excellent cas de figure. Il existe des ressources qui peuvent aider à acquérir ces compétences, comme HabiloMédias, le Centre canadien d’éducation aux médias et de littératie numérique (habilomedias.ca).

Les faux renseignements et la polarisation des informations sur la vaccination sur Internet et dans les médias sociaux ne disparaîtront pas. Pour la santé publique, le travail qui consiste à favoriser la résilience de la vaccination ne fera que gagner en complexité. Les professionnels de la santé publique et des soins de santé ont besoin de mieux comprendre pourquoi la désinformation a autant d’attrait et pourquoi la polarisation est probable. Il faut écouter les gens. Il faut apaiser les inquiétudes face à la vaccination. Avec le temps, nous devrons tous devenir plus aptes à distinguer les informations dignes de foi de celles qui ne le sont pas, que le sujet soit la santé, les changements climatiques, l’économie ou la politique. Renforcer l’esprit critique et la culture numérique et scientifique de nos jeunes est un grand pas en avant pour demain, mais aujourd’hui, nous devons aussi apprendre à améliorer nos rapports avec les communautés et à reformuler les messages sur la vaccination pour qu’ils soient mieux entendus et plus appréciés.


Bibliographie
  1. MacDonald, N.E., et SAGE Working Group on Vaccine Hesitancy. « Vaccine hesitancy: definition, scope and determinants », Vaccine, vol. 33 (2015), p. 4161-4164.
  2. Bauch, C.T., et A.P. Galvani. « Social factors in epidemiology », Science, vol. 342 (4 oct. 2013), p. 47 49.
  3. Meyer, S.B., R. Violette, R. Aggarwal, M. Simeoni, H. MacDougall et N. Waite. « Vaccine hesitancy and Web 2.0: exploring how attitudes and beliefs about influenza vaccination are exchanged in online threaded user comments », Vaccine, vol. 37, no 13 (2019), p. 1769-1774.
  4. Royal Society for Public Health. Moving the Needle: Promoting Vaccination Uptake Across the Life Course [en ligne], 2018. Sur Internet : https://www.rsph.org.uk/uploads/assets/uploaded/f8cf580a-57b5-41f4-8e21de333af20f32.pdf.
  5. Meppelink, C.S., E.G. Smit, M.L. Fransen et N. Diviani. « “I was right about vaccination”: confirmation bias and health literacy in online health information seeking », Journal of Health Communication, vol. 24, no 2 (2019), p. 129-140.
  6. Betsch, C., F. Renkewitz, T. Betsch et C. Ulshöfer. « The influence of vaccine-critical websites on perceiving vaccination risks », J Health Psychol, vol. 15, no 3 (2010), p. 446-55.
  7. Dunn, A.G., D. Surian, J. Leask, A. Dey, K.D. Mandl et E. Coiera. « Mapping information exposure on social media to explain differences in HPV vaccine coverage in the United States », Vaccine, vol. 35, no 23 (2017), p. 3033-3040.
  8. Faasse, K., J.T. Porsius, J. Faasse et L.R. Martin. « Bad news: the influence of news coverage and Google searches on Gardasil adverse event reporting », Vaccine, vol. 35, no 49 partie B (2017), p. 6872-6878.
  9. Müller, M.M., et M. Salathé. « Crowdbreaks: tracking health trends using public social media data and crowdsourcing », Frontiers in Public Health, vol. 7 (2019), article 81.
  10. Attwell, K., et M. Freeman. « I Immunise: an evaluation of a values-based campaign to change attitudes and beliefs », Vaccine, vol. 33 (2015), p. 6235–6240.
  11. Dubé, È., J. Leask, B. Wolff, B. Hickler, V. Balaban, E. Hosein et coll. « The WHO tailoring immunization programmes (TIP) approach: review of implementation to date », Vaccine, vol. 36, no 11 (2018) p. 1509-1515.
  12. MacDonald, N.E. « When science meets Google: reflections on research and evidence in the age of science deniers », Clinical and Investigative Medicine, vol. 41 (suppl.) (2018), p. 35-37.
  13. van der Linden, S., E. Maibach, J. Cook, A. Leiserowitz et S. Lewandowsky. « Inoculating against misinformation », Science, vol. 358, no 6367 (1er déc. 2017), p. 1141-1142.
  14. Schmid, P., et C. Betch. « Effective strategies for rebutting science denialism in public discussions », Nature Human Behaviour (24 juin 2019) (en ligne).
  15. Glanz, J.M., N.M. Wagner, K.J. Narwaney, C.R. Kraus, J.A. Shoup, S. Xu et coll. « Web-based social media intervention to increase vaccine acceptance: a randomized controlled trial », Pediatrics, vol. 140, no 6 (2017), p. e20171117.
  16. Mohanty, S., A.E. Leader, F. Gibeau et C. Johnson. « Using Facebook to reach adolescents for human papillomavirus (HPV) vaccination », Vaccine, vol. 36, no 40 (2018), p. 5955-5961.
  17. Allcott, H., M. Gentzkow et C. Yu. Trends in the Diffusion of Misinformation on Social Media [en ligne], NBER Working Papers 25500, National Bureau of Economic Research, Inc; 2019 [consulté le 9 mai 2019]. Sur Internet : https://web.stanford.edu/~gentzkow/research/fake-news-trends.pdf.
  18. Wilson, K., K. Atkinson et N. Crowcroft. « Teaching children about immunization in the digital age », Human Vaccines and Immunotherapeutics, vol. 13, no 5 (2017), p. 1155-1157.