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Que peuvent les professionnels de la santé contre les fausses nouvelles et les attaques des militants antivaccins?

Noni MacDonald - Professeure de pédiatrie (maladies infectieuses)


Le public n’a jamais été aussi bombardé d’informations, et il n’a jamais été aussi difficile de départager le vrai du faux. La désinformation est contagieuse; les fausses nouvelles vont plus vite et plus loin que les vraies (1) (2). Les négationnistes scientifiques, dont les vaccino-sceptiques font partie, ont aujourd’hui une tribune bien ancrée et très efficace – le Web – pour écouler leur camelote pseudoscientifique (3). Nous qui comprenons la rigueur scientifique et qui connaissons les preuves des bienfaits de la vaccination pour la santé et le bien-être sommes souvent ébahis par les faussetés qui se répandent – et qui sont à vrai dire trop souvent acceptées et mises en pratique par les personnes du public. Aux États-Unis par exemple, les variations nationales dans l’adoption du vaccin contre le VPH s’expliquent mieux par l’exposition aux gazouillis au sujet du VPH que par les données sur les classes socioéconomiques (4). 

Pourquoi en est-il ainsi? 

Nous fondons hélas la plupart de nos décisions sur nos convictions et non en pesant soigneusement les preuves (5). Nous voyons et entendons ce dont nous sommes déjà convaincus au lieu de croire nos yeux et nos oreilles (6). Nous sommes très influencés par les actions des gens autour de nous (nos réseaux sociaux) et par ce que nous pensons être leurs attentes à notre égard. Nous voyons des liens de cause à effet dans de simples coïncidences et préférons les anecdotes et les histoires aux données et aux preuves. 

Que pouvons-nous faire devant ce déferlement de désinformation qui donne lieu à de fausses croyances sur la vaccination dans la population et même, à l’occasion, parmi nos collègues? 

Les cinq tactiques suivantes sont très utilisées, souvent avec beaucoup de vigueur, par les vaccino-sceptiques qui se font entendre sur le Web, dans la presse généraliste et lors d’activités publiques (7). 

  1. La théorie du complot : suggérer que les compagnies pharmaceutiques, le gouvernement, le système de santé – choisissez votre bouc émissaire – cherchent à confondre la population en gardant des renseignements secrets, en mentant, en cachant « la vérité » 
  2. Les faux experts : citer ou utiliser de faux experts et dénigrer vigoureusement les vrais 
  3. La sélectivité : citer des articles obscurs ou discrédités à l’appui de ses dires, mais omettre la multitude d’études scientifiques qui disent le contraire
  4. Les attentes impossibles : faire comme si un vaccin devait être sûr et efficace à 100 %, alors qu’aucune intervention médicale n’est sûre et efficace à 100 % 
  5. Les assertions trompeuses et les raisonnements faux : tirer des conclusions erronées, employer des analogies fausses ou illogiques 
     

Curieusement, quand on les connaît, ces tactiques sont faciles à repérer; il suffit de voir les allégations de fausses nouvelles, même non liées à la vaccination, qui se publient presque tous les jours. C’est un élément important, car des études scientifiques ont montré qu’un bon moyen de protéger le public contre les fausses nouvelles et le négationnisme scientifique est de le sensibiliser aux tactiques utilisées; il ne suffit pas de corriger la désinformation scientifique présentée (8). Il est utile aussi de souligner qu’il y a un consensus scientifique autour des bienfaits et de l’utilité des vaccins (9). Ces mesures ne convaincront pas un vaccino-sceptique bruyant, mais elles peuvent être efficaces auprès de notre public cible : la population. 

Faut-il affronter publiquement les vaccino-sceptiques bruyants?

Le Bureau régional pour l’Europe de l’Organisation mondiale de la santé a des conseils à ce sujet (10). Ce n’est pas une tâche facile, mais si un vaccino-sceptique bruyant sape ou risque de saper la confiance envers les vaccins dans votre collectivité, il est important de l’affronter.

Quelles sont les stratégies pour aborder un vaccino-sceptique ou une personne qui refuse un vaccin dans un cabinet médical, une clinique, à l’urgence d’un hôpital, etc.? 

L’important est de déterminer si le patient nie les preuves scientifiques à l’appui de la vaccination ou refuse simplement un vaccin. Vous le découvrirez rapidement en lui demandant ce que cela prendrait pour qu’il accepte le vaccin recommandé. Si la personne a refusé le vaccin pour des raisons personnelles, elle réfléchira sans doute un moment, puis vous donnera ses raisons. C’est sans doute ainsi que les choses se dérouleront si vous avez un bon rapport et une relation de confiance avec elle. À vous, ensuite, de répondre à ses préoccupations. Ne transformez pas la consultation médicale en leçon, car il est rarement utile de submerger d’information un patient; cela peut même l’amener à se poser des questions sur des aspects qui ne l’inquiétaient pas avant. Ne perdez pas de temps non plus à réfuter les mythes, car cela ne change pas les attitudes envers la vaccination (11). De plus, vous courez le risque que ce soient les mythes qui collent et non l’information correcte. La technique de la mini-entrevue motivationnelle est plus utile pour mieux comprendre les motifs de préoccupation du patient et l’amener à envisager la vaccination (12). L’Organisation mondiale de la santé offre un court module de formation [en anglais] qui peut être utile pour avoir une conversation sur les vaccins (13). 

Si par contre vous avez affaire à un vaccino-sceptique convaincu, vous n’aurez pas le même son de cloche. Le vaccino-sceptique vous déroulera d’emblée une longue liste de préoccupations. Méfiez-vous. Ne vous engagez pas dans un débat; vous perdriez votre temps. Il n’y a rien à débattre : les données scientifiques sont clairement en faveur de la vaccination. Dites-le. Du reste, il est très peu probable que vos arguments convainquent le sceptique; vous ne ferez qu’échanger des « oui mais » sans résultat. Vous pouvez essayer la technique de la mini-entrevue motivationnelle mentionnée plus haut; avec les sceptiques convaincus elle a moins de chance d’être efficace qu’avec les personnes qui refusent simplement de se faire vacciner, mais elle vaut la peine d’être essayée.

Que le patient soit ou non fortement hostile à la vaccination, s’il refuse un vaccin pour lui-même ou pour son enfant aujourd’hui, ne fermez pas la porte aux consultations et aux conversations futures. Ne cédez pas à la tentation de l’exclure de votre patientèle, car ce n’est ni dans l’intérêt fondamental du patient, ni dans celui de la collectivité (14). Il est important aussi sur le plan clinique de lui énoncer ses risques et ses responsabilités s’il décide de refuser le vaccin. La page des Soins de nos enfants du site Web de la Société canadienne de pédiatrie donne des conseils à ce sujet, que vous pouvez adapter à chaque situation (15).

Enfin, souvenez-vous qu’il ne faut pas rester silencieux sou devant un vaccino-sceptique, car votre silence peut être interprété dans votre entourage comme un accord avec la désinformation. Choisissez vos mots avec prudence et sagesse et exprimez-vous, que ce soit à un dîner, entre amis, au bureau ou à la clinique. Si votre interlocuteur est ouvert à vos arguments, informez-le des tactiques utilisées; il sera ainsi mieux inoculé contre les fausses nouvelles et le négationnisme scientifique. 


Bibliographie

  1. Bauch, C.T., et A.P. Galvani. « Social Factors in Epidemiology », Science, vol. 342 (4 oct. 2013), p. 47 49.
  2. Vosoughi, S., D. Roy et S. Aral. « The spread of true and false news online », Science, vol. 359 (9 mars 2018), p. 1146–1151.
  3. Kata, A. « Anti-vaccine activists, Web 2.0, and the postmodern paradigm--an overview of tactics and tropes used online by the anti-vaccination movement », Vaccine, vol. 30, no 25 (2012), p. 3778-3789.
  4. Dunn, A.G., D. Surian, J. Leask, A. Dey, K.D. Mandl et E. Coiera. « Mapping information exposure on social media to explain differences in HPV vaccine coverage in the United States », Vaccine, vol. 35, no 23 (2017), p. 3033-3040.
  5. Kahan, D.M. « A risky science communication environment for vaccines », Science, vol. 342, no 6154 (2013), p. 53-54.
  6. Dubé, È., et N.E. MacDonald. « Managing the risks of vaccine hesitancy and refusals », The Lancet Infectious Diseases, vol. 16, no 5 (2016), p. 518-519.
  7. Schmid, P., N.E. MacDonald, K. Habersaat et R. Butler. « How to respond to vocal vaccine deniers in public », Vaccine, vol. 36, no 2 (2018), p. 196-198.
  8. van der Linden, S., E. Maibach, J. Cook, A. Leiserowitz et S. Lewandowsky. « Inoculating against misinformation », Science, vol. 358, no 6367 (1er déc. 2017), p. 1141-1142.
  9. van der Linden, S.L., C.E. Clarke et E.W. Maibach. « Highlighting consensus among medical scientists increases public support for vaccines: evidence from a randomized experiment », BMC Public Health, vol. 15 (2 déc. 2015), p. 1207.
  10. Organisation mondiale de la santé. Bureau régional pour l’Europe. Best Practice Guidance: How to Respond to Vocal Vaccine Deniers in Public, 2016.
  11. Horne, Z., D. Powell, J.E. Hummel et K.J. Holyoak. « Countering antivaccination attitudes », Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, vol. 112, no 33 (2015), p. 10321-10324.
  12. Gagneur, A., T. Lemaître, V. Gosselin, A. Farrands, N. Carrier, G. Petit, L. Valiquette et P. De Wals. « A postpartum vaccination promotion intervention using motivational interviewing techniques improves short-term vaccine coverage: PromoVac study », BMC Public Health, vol. 18, no 1 (2018), p. 811.
  13. Organisation mondiale de la santé. « Health worker training module: conversations with hesitant caregivers », Immunization Vaccines and Biologicals. Addressing vaccine hesitancy. The critical role of health workers [en ligne], 2018. http://www.who.int/immunization/programmes_systems/vaccine_hesitancy/en/.
  14. MacDonald, N.E., S. Harmon, È. Dubé, B. Taylor, A. Steenbeek, N. Crowcroft et J. Graham. « Is physician dismissal of vaccine refusers an acceptable practice in Canada? A 2018 Overview », Paediatrics & Child Health (à paraître).
  15. Société canadienne de pédiatrie. « Les parents qui choisissent de ne pas faire vacciner leur enfant : les risques et les responsabilités », Soins de nos enfants [en ligne], août 2016 [consulté le 16 août 2018]. https://www.soinsdenosenfants.cps.ca/handouts/when-parents-choose-not-to-vaccinate-risks-and-responsibilities.